Laissez (enfin) Berlin se construire elle-même

 

Ou pourquoi faut-il privilégier le « combi » au paquebot

Berlin : ”A fascinating montage of conflicting histories, scales, forms and spaces.”

Daniel Libeskind [1]

Après Bagnolet et Mulhouse, franchissons les frontières et allons jacter à l’Est avec ce long article dédié à quelques projets de logements innovants, entre utopie soixante-huitarde et pragmatisme contemporain. Article publié dans le numéro 75 d’ArchiSTORM (novembre-décembre 2015).

© Guillaume Richaud

(1) Checkpoint Charlie & Currywurst

Un matin de Novembre sur FriedrichStrasse, dernier jour d’une retraite berlinoise glaciale. L’agitation quotidienne des abords du célèbre Checkpoint Charlie (les chars en moins, les touristes en plus), le tout baignant dans un folklore aux relents de Guerre Froide (1,2).

© Guillaume Richaud(2) Le business de la Mémoire

Comme lorsqu’on croise un visage que les yeux ne reconnaissent pas tout de suite, l’imposant musée Haus am Checkpoint Charlie et sa façade aux trames légèrement désaxées taquine mes références. J’oubliais en effet que l’architecte américain Peter Eisenman avait conçu au milieu des années 80 ce qui était alors un immeuble de logements, lors de l’International Building Exposition (IBA) : un ambitieux programme pluriannuel de redéveloppement urbain, à une époque où Berlin Ouest était encore cette vitrine généreusement financée par l’Occident [2].

Cela n’aura échappé à personne, le XXème siècle n’a eu de cesse de vouloir redessiner Berlin. Après les nazis, les soviétiques, après les starchitectes et leurs lubies, jusqu’à une politique urbaine décriée dite de Reconstruction Critique (en vigueur dans les années 90 et lorgnant vers l’image d’Epinal d’un XIXème siècle suranné[3]), Berlin aujourd’hui semble de plus en plus encline à se reprendre en main toute seule. Penchons-nous donc ici sur quelques opérations (-manifestes ?), sans doute encore anodines à l’échelle de la production urbaine globale, mais représentatives d’une autre façon de faire de la ville : plus concertée, plus variée (et variable), plus en phase avec leur époque, en un mot (véritablement) plus durable.

De la complexité

Une des particularités des projets abordés ici repose sur leur capacité à mêler dans un même lieu toute une variété d’activités, de modes de vie et d’espaces, comme un pied de nez enthousiaste à l’image du traditionnel immeuble de logements, univoque et moribond aux heures ouvrables.

© Guillaume Richaud(3, 4) L’opération Coop Spreefeld [Architectes Carpaneto + BAR + Fat Koehl]

L’opération Coop Spreefeld (3) [Architectes Carpaneto + BAR + Fat Koehl], située sur les bords de la Spree, tente l’expérience et propose, en plus de l’habituel binôme public/privé, un troisième statut, l’espace collectif (4). L’idée consiste à créer une continuité entre l’espace public du quartier et le jardin partagé au cœur de la parcelle, jardin qui s’ouvre d’ailleurs sur des rez-de-chaussée dédiés à pléthore d’activités (bureaux de co-working, atelier de menuiserie, laverie, mini-garderie, ainsi que des locaux non-assignés, non-aboutis[4] et destinés à des activités sociales, communautaires ou culturelles) (5). Afin de créer un lien entre ce sol bouillonnant et les étages supérieurs, trois belles terrasses plantées furent aménagées, elles-mêmes répondant à une myriade de petits balcons privatifs (6).

© Guillaume Richaud(5, 6) L’opération Coop Spreefeld [Architectes Carpaneto + BAR + Fat Koehl]

Un quart de la surface de l’opération est d’autre part dédiée à des logements communs (7, 8), c’est-à dire mutualisant certains espaces – Une colocation à grande échelle et pensée dès le départ dans une économie de moyens, d’énergies, d’espaces et surtout dans un formidable accélérateur d’échanges. Et comme l’être humain est un animal social instable, vous n’êtes pas non plus obligé de constamment préparer la cuisine avec votre voisin les jours d’humeur noire, la plupart des logements pouvant aussi fonctionner de manière autonome.

© Guillaume Richaud(7) Espaces communs [© Ute Zscharnt]

© Guillaume Richaud(8) Cuisine partagée [© Ute Zscharnt]

L’opération R50 (9) [Architectes Ifau und Jesko Fezer + HEIDE & VON BECKERATH] s’appuie quand à elle sur une conception architecturale simple et rigoureuse (ossature poteaux-poutres béton, balcons filant sur toutes les façades, second-œuvre parfaitement exécuté), permettant une flexibilité maximale du plan avec des logements qui sont, d’un étage à l’autre, tous différents (10). En façade, ceci se traduit par une subtile tension géométrique entre la simplicité d’un parallélépipède et l’usage de panneaux-sandwich en bois, conçus selon le même système mais permettant de s’adapter au gré des appartements qu’ils abritent.

© Guillaume Richaud(9) Le parallélépipède de l’opération R50 [© Andrew Alberts]

© Guillaume Richaud(10) La flexibilité maximale du plan [© Ifau und Jesko Fezer et HEIDE & VON BECKERATH]

Le même contraste se retrouve à l’intérieur du projet, avec des espaces où la rigueur du béton nu est adoucie par l’usage prépondérant du bois. Parti pris architectural ? Pas seulement, comme le rappellent les architectes chaque appartement a été conçu au travers d’un intense processus de consultations, discussions et design.

Cette méthode a d’ailleurs conduit le projet à s’ouvrir d’avantage sur l’extérieur en proposant un local d’atelier, une laverie, un espace commun et multi-usages en rez-de-chaussée (11) ainsi que l’aménagement d’une terrasse partagée.

© Guillaume Richaud(11) Espace partagé au rez-de-chaussée [© Andrew Alberts]

A la différence des précédents projets, Oderberger Straße 56 [Agence BAR] répond à la multiplicité de l’existence par la complexité de son plan en imbriquant volumes, typologies et programmes sur une petite parcelle (315m²) de Prenzlauer Berg (12).

© Guillaume Richaud(12) La façade discrète d’Oderberger Straße [© Jan Bitter]

On retrouve au rez-de-chaussée commerce, café et lieu d’échange, puis immédiatement au-dessus cinq espaces modulaires de co-working et/ou de résidence de courte durée, et enfin neuf logements dans les étages supérieurs. Cet assemblage complexe nait d’un programme qui cherche à repenser logement et lieu de travail dans un même espace (13, 14), avec toutes les nuances que cela peut induire aujourd’hui : Ici les studios sont aussi des start-ups, votre salon se transforme en salle de réunion tandis qu’un bureau devient showroom le temps d’un rendez-vous (Quid de ce qui peut se passer dans la chambre à coucher, ndlr).

© Guillaume Richaud(13) Logement et lieu de travail dans un même espace [© Jan Bitter]

© Guillaume Richaud(14) Logement et lieu de travail dans un même espace [© Jan Bitter]

L’expérience ne se cantonne pas qu’au niveau de la rue, mais se poursuit dans les étages supérieurs : chaque appartement se développe autour d’un noyau central mêlant une fois encore espace de travail et salle de vie (le tout sans cloisons : une pièce = plusieurs fonctions). L’axonométrie illustre d’ailleurs bien comment ces deux fonctions principales sont articulées, notamment avec un différentiel systématique de niveaux (15). BAR Architekten ou, pour paraphraser Edgar Morin, l’art de la distinction sans disjonction[5].

© Guillaume Richaud(15) Piranésianisme contemporain :
L’éclaté programmatique illustre la complexité d’un assemblage
d’abord pensé pour favoriser les interactions des usages comme des
habitants [© BAR Architekten]

De la durabilité

« Faire participer » n’est pas un argument de vente ni une simple politesse envers les habitants. C’est les considérer comme éléments indispensables à atteindre cette complexité.

Lucien Kroll

© Guillaume RichaudLucien Kroll, « Enfin chez soi…  » – Réhabilitation de préfabriqués, Berlin-Hellersdorf, Allemagne, 1994 – © Atelier Lucien Kroll ©ADAGP

Cette intense variété de formes, d’usages et d’espaces n’est pas le fruit d’une utopie sociale fantasmée par des architectes ou une maitrise d’ouvrage étonnamment soixante-huitarde, mais relève d’abord d’une concertation soutenue entre décideurs, bâtisseurs et utilisateurs (les limites entre le rôle de chacun étant souvent à géométrie variable). Pour leur projet de logements R50 notamment, les architectes des cabinets Ifau und Jesko Fezer et HEIDE & VON BECKERATH expliquent combien cette méthode de conception, rigoureuse mais collaborative, se traduisit en une participation intensive, à une dynamique de do-it-yourself aussi bien sur la conception que sur la réalisation des espaces. (16). En rendant possible une multiplicité d’activités souhaitées et débattues par les habitants eux-mêmes, on fabrique là des morceaux de ville par définition plus en adéquation avec leur environnement. Exit la Ville-Paquebot autarcique fantasmée par Le Corbusier, et bonjour le combi Volkswagen, celui avec les fleurs peinturlurées, chamarré et proche du sol.

© Guillaume Richaud(16) Béton brut et bois : les espaces intérieurs de R50 [© Andrew Alberts]

Ajoutez à cela un mode constructif simple et économique permettant un maximum de réactivité dans le temps, des façades sobres et dénuées de tout artifice néo-truc, l’usage de matériaux et de techniques à faible impact environnemental, et vous commencez à tendre vraiment vers ce concept systématiquement galvaudé qu’est le développement durable.

L’urbanisation est d’autant plus intéressante à scruter qu’elle nous oblige à réfléchir sur le devenir démocratique du monde, qui à mon avis n’est pas sans poser des interrogations…

Olivier Mongin[6]

De la méthode

La pertinence de ces projets réside peut-être d’abord dans leur capacité à proposer une nouvelle méthode (et à s’y tenir !) : Mise en commun d’une volonté (de logements, d’activités), mise en commun des moyens pour la réaliser (association d’habitants, coopératives), jusque dans la mise en commun des espaces bâtis, et des activités qu’ils abritent.

Formulé autrement, un véritable projet politique pour la ville et les citoyens qui l’habitent.

Guillaume Richaud

[1] Deconstructing the call to order, in BALFOUR, Alan (ed.), Berlin, London, Academy Editions, 1995, p35

[2] LADD, Brian, The ghosts of Berlin – Confronting German history in the urban landscape, 1997, Chicago, The university of Chicago press, p228

[3] Idem, p231

[4] Extrait du dossier de presse, traduction GR.

[5] MORIN, Edgar, Introduction à la Pensée Complexe, Paris, Seuil, 2005, p23

[6] In LABOREY, Claire (Réal.), Mainmise sur les villes, Arte France, 2013

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