L’avion de chasse qui cherchait la lumière

Un centre socio-culturel à Mulhouse

2013, Agence d’Architecture Paul Le Quernec. Photos © 11h45

« (…) Space is not a passive, unchanging physical object inside of which interesting things happen but is actually the interesting thing itself: a living tissue constantly changing and adapting to events.

Sanford KWINTER [1]

Après Bagnolet et son hôtel de ville deleuzien, ci-dessous un second article publié dans le numéro 65 d’ArchiSTORM (mars-avril 2014), où il est question d’avion furtif, de géométrie, de pâquerettes et de couleurs qui piquent :

© 11h45

(fig. 1)

Presque comme un F-117 – ces célèbres chasseurs de l’armée de l’air américaine aux carlingues sombres et angulaires, posé (fig. 2) au beau milieu d’une cité populaire de Mulhouse. Or là où l’avion furtif est censé évoluer sous le nez des radars, les tribulations triangulaires noires et roses de ce centre socio-culturel passent difficilement inaperçues parmi l’austérité orthogonale environnante.

La dialectique avec la ville s’arrête à peu près là. Pour filer l’analogie  aéronautique, le projet, dans ses formes et ses couleurs, semble se suffire à lui-même : il s’est posé à Mulhouse mais aurait tout aussi bien pu atterrir ailleurs. À l’étroit sur sa parcelle, il tente de s’en émanciper un instant, en pointant ses arêtes dans tous les sens ou presque.

© 11h45

(fig. 2)

MUL14

(fig. 3)

Le plan du rez-de-chaussée révèle deux « rectangles primordiaux » séparés par une brèche. Extrudez ces rectangles, décalez légèrement leur face supérieure, puis torsadez ensuite les deux parallélépipèdes comme les fleurs se tordent pour chercher la lumière [2], et l’on obtient alors un maillage vertical triangulé, au lieu d’une somme de parois planes (fig. 4). Le programme et les nécessités distributives se chargent enfin d’articuler les deux volumes, en faisant notamment la part belle à une diagonale traversante qui irrigue et donne à lire l’ensemble.

MUL12

MUL13

(fig. 4)

Ce genre de jeu morphogénétique « borne » finalement la conception de manière claire et relativement concise : il y a un début ; poser le programme, définir des surfaces, des interactions, etc. puis une fin ; le volume triangulé obtenu après toute une série d’opérations géométriques.

C’est par la suite, pourrait-on dire, que le projet s’épaissit, au fur et à mesure de la conception, c’est alors que les surprises (bonnes ou mauvaises) se dévoilent, évidemment pas toujours là où on les attend.

© 11h45

(fig. 5)

© 11h45

(fig. 6)

Dans ce type de bâtiment, si les lieux destinés au public sont pour le moins loquaces (ici l’atelier et la salle polyvalente, marqués par une profusion de formes et de trames), les espaces secondaires ne se résument souvent qu’à des boites répétées ad nauseam, à des couloirs de circulation sans saveur. Ici, les contrastes sont moins marqués tant la géométrie perturbe tout le bâtiment de façon quasi systématique : la photo d’une des salles de formation est à ce titre éloquente puisqu’elle souligne la mise en tension des parois obliques (le mur extérieur, les fenêtres, le plafond) confrontées à un espace orthonormé (les murs de refend, parallèles et verticaux) (fig. 7). Non loin de là, un simple escalier de secours pourrait quant à lui faire couler beaucoup d’encre (bleue) avec son mur étrangement de biais. La photo elle-même est curieuse, avec cet homme qui ne prend appui que sur une main et un pied. Ode supplémentaire à la diagonale ? (fig. 8)

© 11h45

(fig. 7)

© 11h45

(fig. 8)

Les choses les plus intéressantes sont peut-être in fine les plus anodines, nichées dans les recoins et les interstices : des étais qu’on n’avait pas vus venir, des poteaux obliques, un bout de plafond à l’allure mille-feuille dans le hall d’entrée, voire encore cette fenêtre zénithale inaccessible et esseulée dans l’escalier de secours.

© 11h45

(fig. 9)

Comme autant de scories morphogénétiques, ces détails animent constamment le centre socio-culturel : ils questionnent et fabriquent pourrait-on dire des espèces « d’espaces augmentés » qui, en faisant toujours appel à un ailleurs (une autre pièce, une autre idée) tendent en définitive vers quelque-chose de forcément plus vaste qu’eux-mêmes.

[1] Propos recueillis par Johan BETTUM in An Interview with Sanford Kwinter (2007)

[2] C’est l’expression qu’utilise l’Agence Paul Le Quernec dans la note d’intention du projet.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s