Un laboratoire d’expérimentation naturelle – 3

Ou La fabrique d’un (nouveau) paysage durable entre prospective industrielle et renaturation à Fos-sur-Mer

Projet de Fin d’Etudes, ENSA Paris-Malaquais, 2012-13, Ens. Jean-Pierre Vallier & Can Onaner

« La compulsion à répéter peut signifier un manque d’espoir, mais il me semble aujourd’hui que continuer à faire la même chose pour parvenir à des résultats différents est plus qu’un exercice, c’est la liberté unique d’inventer.»

Aldo ROSSI [1]

 

Ce projet pour un « nouveau paysage durable » comporte une sorte de porte d’entrée architecturale incarnée par le Centre de Recherches, et abritant la majeure partie du programme (laboratoires, salles de classe, espaces d’exposition, etc.). Il est le lieu emblématique de cette nouvelle dialectique entre la grande industrie, la vi(ll)e alentour et les problématiques écologiques et sociétales inhérentes à ce genre de confrontation.

Répétition, différentiation, mouvement.

Oubliez Les Temps Modernes de Charlie Chaplin (1936) où tout n’est qu’un mouvement perpétuel. Les installations industrielles sont le plus souvent marquées par un paradoxe, celui d’une profusion d’infrastructures, de marchandises et d’énergies se heurtant pourtant à un immobilisme apparent constant dont le port tout entier semble ici frappé, pour l’individu lambda qui y habite ou se contente de le traverser. Encore et toujours ces [troublants] mouvements incessants de ce qui semble immobile (Deleuze [2]). Ici les mouvements sont probablement ailleurs, à l’abri –ou hors de portée du regard ; dans les places boursières, entre les grands carrefours mondiaux dont Marseille n’est évidemment qu’une infime partie, à l’intérieur des pipelines ou des haut-fourneaux. 

Je tenais à ce que ce projet tout entier, et le centre de recherches en particulier puisse rendre compte d’une manière ou d’une autre (et pour le meilleur comme pour le pire…) de ce curieux paradoxe. Il me semble que la répétition de plusieurs objets similaires est ici pertinente compte tenu d’abord du contexte, dans un site reprenant presque toujours les mêmes codes, les mêmes éléments d’un langage industrialo-portuaire spécifique et reconnaissable (pipeline, torche, bac, tuyauterie, gazomètre, rail, darse, tanker, vanne, brame, bidon, tour de cracking, haut-fourneau, croix de Saint-André, etc, etc.). Répéter un même (fig.11) afin de produire un objet à la (dé)mesure du site, immédiatement reconnaissable par le public…

PFE_simple_trame

(fig.11) Répéter un même

…mais en opérant à chaque fois une légère différentiation, sorte de pichenette géométrique (fig.12), comme une métaphore finalement de tout ce process sidérurgique où ce sont les mêmes composants (minerai, charbon, oxygène, etc) qui de bout en bout de la chaîne subissent de multiples transformations, que ce soit par divers procédés chimiques, thermiques, ou par l’adjonction d’autres composants. Après tout comme disait Lavoisier, rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme :

PFE_double_trame

(fig.12) 1 immobile + 1 immobile = 1 mobile

Enfin, l’ultime étape de cette morphogenèse consiste à une déformation du plan par le dessin du sol (fig.13). L’origine de ce choix repose sur des recherches préalables menées sur les notions de co-présence, l’imbrication des espaces et le cross-programming. En redonnant ici la prépondérance aux courbes de niveau, si importantes dans le travail de renaturation du site, nous cherchons en fin de compte à provoquer des frottements, des chevauchements programmatiques comme formels, tout en redonnant une place à l’inattendu, au fragment d’espace non-programmé, au brusque décalage d’un plancher ou d’un plafond, en rappelant sans cesse que quelque-chose d’autre est en train de se dérouler ailleurs, dans la pièce d’à côté, extra-muros :

PFE_triple_trame

(fig.13) Déformation du plan par le dessin du sol : les courbes de niveaux, abstraites et invisibles, s’extrudent et découpent une partie de l’architecture.

Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué me direz-vous ? Récapitulons :

PFE_axo_process

(fig.14)  Processus morphogénétique

Comme l’usine qui s’apparente en quelque sorte à un développé technique dans le temps et l’espace (fig. 15), les locaux du centre de recherche se déplient donc sur une certaine distance et selon un processus morphogénétique consistant à répéter, différentier et mettre en mouvements les volumes (fig. 14). On peut filer d’avantage cette analogie, et voir un parallèle avec un système industriel et portuaire toujours connecté à un ailleurs, toujours partie d’une infrastructure et d’un imaginaire beaucoup plus vastes que lui.

PFE_schema arcelormittal

 (fig. 15) Processus sidérurgique (© ArcelorMittal)


[1] ROSSI, Aldo, Autobiographie scientifique, Marseille, Parenthèses, 1988, p104

[2] DELEUZE, Gilles, Pourparlers 1972 – 1990, Les éditions de minuit, 1990/2003, p214.

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