Bismarck, Darth Vader & Sons

Ou Quelques mots sur le Musée d’Histoire Militaire de Dresde

2011, Studio Daniel Libeskind

« A la guerre, l’ennemi est très important, pour ne pas dire irremplaçable. C’est même l’élément le plus totalement irremplaçable de la guerre. »

Pierre Desproges (1)

« I’m part human, I’m part warhead / I’m just a Martian – give me disintegration / Your majesty – you’re fireproof / Like Darth Vader / We’ll live forever…»

Amplifier, Darth Vader (2014)

Un formidable projectile, une scorie, un éclat d’obus géant qui taillade allègrement le musée d’histoire militaire de Dresde. Pas de zigzag comme au Musée Juif de Berlin, ni de lacérations sur les façades et pas non plus de croix de David à déceler ça ou là .
L’image en est d’autant plus saisissante, et la sensation d’un corps meurtri (la sacro-sainte symétrie Classique n’est-elle pas censée représenter le corps ?), poignante.

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(fig. 1) Musée d’Histoire Militaire de Dresde, Studio Daniel Libeskind, 2011

Certes.

Comparé au Jüdisches Museum de Berlin sur lequel je fantasmais depuis des années, je ne connaissais pas celui de Dresde, et n’étais tombé dessus que quelques jours avant ma visite (Bon, très bien, c’est lui qui m’a incité à venir visiter la ville. Donnez-leur des angles brisés et des plans trop tarabiscotés, et ils parcourront le monde !). Les deux projets partagent d’ailleurs pas mal de similitudes, tout deux étant stricto sensu des extensions à  la différence, fondamentale, qu’à Dresde cette extension partage en partie le même espace que le bâtiment d’origine là où le Musée Juif de Berlin est bâti à côté du Kollegienhaus du 18ème siècle.

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(fig. 2) La netteté de la découpe, presque irréel…

Un simple pas de côté

Le musée s’articule donc selon un triptyque permanent quoi qu’à géométrie variable, tiraillé entre l’arsenal militaire néoclassique du 19ème siècle, la nouvelle extension de Libeskind et les objets qui y sont présentés.

Une chose a particulièrement retenu mon attention ; cette façon qu’à l’architecte de proposer une autre lecture de l’ancien arsenal et des œuvres qu’il abrite aujourd’hui, en tendant au fur et à mesure de la visite vers une nette remise en question du rapport que nos sociétés peuvent entretenir vis-à-vis du fait militaire. To challenge traditional perspectives, pour citer le dépliant informatif fourni à l’entrée. Passée la nécessaire claque donnée par l’imposant éclat d’aluminium, c’est en réalité le simple fait d’adopter une lecture biaisée sur l’orthogonalité de l’ancien bâtiment néo-classique qui permet de le subjectiviser tout entier. Un peu comme si vous évitiez l’assaut d’un tank Sherman d’un simple pas de côté.

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(fig. 3) Maquette du projet / superposition des plans. Notez qu’à Dresde on se déplace en char d’assaut, ndlr.

Le plan du nouveau musée naît donc de la superposition du bâtiment d’origine (Un corps central, deux ailes latérales et l’escalier monumental) avec cette énorme pointe de flèche le tailladant de part en part sur toute son épaisseur et sur tous les étages (fig. 3). Une mise en tension où l’un ne prend jamais complètement le pas sur l’autre, pourrait-on dire, mais qui produit plutôt un dialogue d’espaces, d’époques et de géométries (Notons la force de pareils dispositifs, et combien une seule diagonale bien sentie dans un espace rectangulaire peut facilement mettre à mal nos repères – fig. 4). Par endroits, les nouveaux espaces d’expositions dépassent de l’ancienne enveloppe, de sorte que l’on en vient à regarder les murs extérieurs du musée, alors que nous sommes toujours bel et bien à l’intérieur (fig. 5). L’impression de décor qui s’en dégage transforme le bâtiment d’origine en un objet de plus qu’on expose, qu’on décortique, qu’on critique.

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(fig. 4) Ode à l’Oblique

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(fig. 5) Contempler l’extérieur depuis l’intérieur.

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(fig. 6) Un escalier central malmené

Espace-Temps non linéaire

Daniel Libeskind aime bien manier les choses de façon littérale, et même s’il défend en permanence ses projets de toute interprétation unique. Quand il s’agit de réfléchir à la manière dont nos sociétés sont si viscéralement teintées par le fait martial, le musée de Dresde s’attache à fabriquer un dispositif muséal où il est littéralement question d’oblique propice à une certaine prise de recul de la part du visiteur. Le musée en acquiert d’autant plus d’éloquence, rendue sans doute permise par la thématique abordée, bref, on n’en ressort jamais tout à fait indemne, ça le fait grave.

Cette transversalité permet pourtant une extrême subtilité qu’on n’avait pas vue venir, tout à fait raccord avec l’esprit du projet, et consistant ni plus ni moins à fabriquer une expérience spatio-temporelle non-linéaire (Avant de vouloir m’assassiner pour usage de terme trop pompeux, réfléchissez-y un instant ; l’architecture ne consiste qu’à ça, produire un espace nécessairement toujours dans le temps. Dans les temps. A temps. Etc.), sorte de parcours parallèle nous permettant d’effectuer plusieurs retours en arrières tout en changeant successivement de point de vue sur le musée mais surtout sur les œuvres présentées (répétition et différenciation). Ce procédé est notamment rendu possible par la présence d’énormes atriums ouverts sur toute la hauteur du bâtiment, et qui permettent d’exposer d’énormes objets sur plusieurs étages ; au choix, une authentique fusée V2, une envolée de missiles, des bunkers, un hélicoptère, etc. Prenons l’exemple du V2, exposé au rez-de-chaussée dans une partie consacrée à la technologie militaire. Avec ses 14 mètres de haut, on a du mal à cerner le projectile dans sa totalité, et plutôt tendance à se sentir écrasés. Au fur et à mesure de la visite, on constate que ce que l’on pensait être un objet isolé est en fait régulièrement visible depuis chaque étage (fig. 7).

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(fig. 7) Missile V2, Take 1, Take 2, Take 3.

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(fig. 8) Les auto-tamponneuses.

Revenir sur une œuvre (fig. 8), et donc y repenser, remettre en perspective ses propres impressions, ré-envisager ce que l’on a vu entre-temps à travers un objet devenu familier. Dit autrement, on s’éloigne un brin d’une consommation muséale souvent passive et roborative pour rentrer dans une expérience où nos sens sont ponctuellement réquisitionnés. Et pour arrêter d’être pompeux, ça marche parce que c’est ludique.
Cela peut paraître anecdotique et facile (après tout ça l’est, encore fallait-il y penser), mais c’est une sensation que je n’ai éprouvé ni au Musée Juif, ni au Louvre, ni à la Tate Modern, ni à la Fondation Vuitton, ni même au Musée Félix Ziem de Martigues.

Et sinon t’es mignon mais, pourquoi Dark Vador ?

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(fig. 9) Bismarck, Darth Vader, who’s next ?

Permettez-moi quelques ultimes élucubrations.

La guerre, ce fait universel. Pour paraphraser Kurt Vonnegut, ce qu’il y a de chouette avec la guerre, c’est que chacun parvient toujours à s’en tirer avec un petit quelque-chose (une égratignure, un bras en moins, une névrose en plus, etc) (2).

Il a pas mal était question d’objectivité et de subjectivité dans cet article, et je me demande encore si cette ambivalence est une bonne porte d’entrée lorsque l’on parle d’un musée. Après tout, certains pourraient arguer qu’un musée n’est d’abord qu’une sorte de refuge pour œuvres d’art, ayant si possible le bon goût de s’effacer au maximum au profit de celles-ci (On lira à ce sujet l’excellent article de Dominique Lyon consacré au musée du Louvre-Lens de SANAA (3)). D’autres au contraire pensent que l’architecture se doit de participer activement des activités qu’elle abrite.

A ceci prêt qu’ici nous sommes à Dresde, dans l’ancienne Allemagne de l’Est, et que ce simple fait empêche sans doute toute objectivité concernant pareil sujet.

Ainsi ressortirez-vous peut-être de ce musée avec un arrière-gout amer de dérisoire. Il y a une partie de l’exposition absolument formidable qui retrace brièvement l’histoire des jouets guerriers, depuis le jeu d’éveil en bois « H-I-T-L-E-R » (Replace donc les lettres dans le bon ordre et tu feras partie de l’élite de la nation) jusqu’à des LEGO pas piqués des hannetons dont je ne soupçonnais pas l’existence (Bienvenue dans la Collection Guerre Froide avec pour tout jouet acheté, la reproduction du célèbre Checkpoint Charlie en briques grises offert ! A part ça demain faites gaffe, il va faire froid, comme chantait Renaud). De tels objets dans un tel lieu, placés à côté de véritables armes ou d’uniformes militaires, vous laisse nécessairement face à ce sempiternel dilemme :

A) – Les jouets guerriers mine de rien c’est potentiellement du sérieux, comme la guerre.

B) – La guerre mine de rien ça reste d’abord un jeu d’enfants, joués avec des moyens de grands.

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(fig. 10) 

Atrocement dérisoire, disais-je.

(1) DESPROGES, Pierre, Manuel de savoir-vivre à l’usage des rustres et des malpolis, Editions du Seuil, Paris, 2013 (1981), p. 7

(2) “That’s the attractive thing about war (…) Absolutely everybody gets a little something.” in VONNEGUT, Kurt, Slaughterhouse Five, Dial Press Trade Paperback, 1999 (1969)

(3) LYON, Dominique, Le ciel de Lens, hélas. in [COLL], CRITICAT n°12, page 35, Paris, Automne 2013

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