Les Mouvements incessants de ce qui semble immobile

Ou Un nouvel hôtel de ville pour Bagnolet

2013, Jean-Pierre Lott Architectes

« Il suffit de comprendre et surtout de voir et toucher les montagnes à partir de leur plissements pour qu’elles perdent leur dureté, et que les millénaires redeviennent ce qu’ils sont, non pas des permanences, mais du temps à l’état pur, et des souplesses. Rien n’est plus troublant que les mouvements incessants de ce qui semble immobile. Leibniz dirait : une danse de particules tournées en plis. » [1]

Gilles DELEUZE

J’avais précédemment publié sur ce blog quelques photos d’un projet qui m’avait pas mal inspiré, et qui d’ailleurs avait fait l’objet d’un article dans la revue ArchiSTORM (Numéro 64 de Janvier-Février 2014).

Aujourd’hui le-dit article, in extenso :

© Luc Boegly, © Mairie de Bagnolet

(fig. 1) Photo d’ensemble d’un projet déroutant, avec l’ancienne mairie du 19e siècle. © Luc Boegly, © Mairie de Bagnolet.

Bagnolet, Place Salvador Allende : une ancienne bâtisse de la fin du 19ème siècle, de vastes opérations immobilières, des tours de bureaux à l’arrière-plan, le bruit diffus des autoroutes non loin de là : flux et reflux d’un petit coin de métropole parisienne en 2013. C’est ici, juste à côté de l’ancienne mairie, que la ville a décidé de confier son projet d’extension de l’hôtel de ville à l’architecte Jean-Pierre Lott.

Trois <em>pancakes</em> en guise de signal d'entrée, et les deux tours des Mercuriales à l'arrière-plan.

(fig. 2) Trois galets, deux tours et un ciel bleu

La première impression relève un peu (beaucoup) de l’incongruité, d’une surenchère de formes, de directions et de matières (fig. 1). Un bâtiment massif en forme de « L », avec à son point d’articulation trois cylindres de béton posés l’un sur l’autre (fig. 2) et coiffés d’un parallélépipède canon à vues. Depuis l’ancienne mairie surgit une passerelle de verre et d’acier qui vient littéralement heurter le bâtiment, tandis que le reste des façades adopte un tout autre registre, moins éloquent, en se parant d’une résille en inox ciselé, créant ainsi une séparation, une épaisseur entre les locaux administratifs et l’espace public.

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(fig. 3) Courbes et contre-courbes dans l’atrium.

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(fig. 4) Plan du 1er niveau avec l’ancienne mairie (en bas), les galets (à gauche) et l’atrium (juste à côté)

L’exercice se serait limité au geste et à la gesticulation si le projet s’était contenté de reléguer cet emmêlement de matières et de formes en façade. Une fois à l’intérieur, on comprend combien ceci n’est en réalité que la partie visible de l’iceberg, préfigurant un vaste atrium tout en courbes et contrecourbes et permettant d’embrasser toute la hauteur (et la complexité) du bâtiment (fig. 3, 4). L’usage des poteaux et de la technique du plan libre permet à l’espace de s’affranchir de toute répétitivité : les coursives des différents étages ne se superposent pas tout à fait mais débordent, des volumes surgissent ou se dissimulent, franchissent les garde-corps et demeurent en porte-à-faux, le tout souligné par des revêtements de sol toujours très sombres, mettant d’autant mieux en relief la monochromie environnante (fig. 5).

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(fig. 5) Comme une citation spielbergienne, le canapé rouge sur fond monochrome (ou presque)…

Le projet en réalité repose moins sur une simple accumulation de matières et de formes que sur la rencontre pensée entre deux systèmes de formes (l’arrondi, l’anguleux) et d’espaces (de travail, de circulation). Une tension permanente se met en place, où les espaces se compriment puis se dilatent, accélèrent et ralentissent, dévoilant parfois des vues spectaculaires à travers plusieurs niveaux, des coursives où l’on presse le pas et des recoins où l’on s’attarderait plus volontiers. Si ce sont les espaces d’accueil et de rencontre directement desservis par l’atrium qui tirent d’abord partie de cette géométrie (la grande salle du Conseil Municipal en tête), c’est in fine tout le projet qui profite de cette co-présence des formes. Notons ces bouts de couloirs génériques débouchant subitement sur les volutes de l’atrium, la porte d’un bureau qui, à la fin de la journée, se rouvrirait sur une enfilade impromptue d’espaces et de vues, etc. Même la cage des ascenseurs, ébréchée par toute une série de mystérieux triangles, semble pointer vers un ailleurs.

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(fig. 6) Enfilade verticale

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(fig. 7) Fluctuation figée

Il y a dans ces espaces qui ne tiennent pas en place l’illusion d’un instant figé sur une fluctuation permanente (fig. 7), quelque-chose de l’ordre des fameux « mouvements incessants de ce qui semble immobile », pour reprendre la formule de Gilles Deleuze, citée en exergue. Un arrêt sur image qui ne demande qu’à être remis en mouvement… dès l’instant où quelqu’un viendra franchir le pas de la porte.

[1] DELEUZE, Gilles, Pourparlers, Les éditions de minuit, 1990/2003, p214.

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Une réflexion sur “Les Mouvements incessants de ce qui semble immobile

  1. Pingback: L’avion de chasse qui cherchait la lumière | What The Flux

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