From a theme park to a City

Ou Pourquoi Walt Disney voulait bâtir une ville

ENSA Paris-Malaquais, 2009, sous la direction de Pierre Bourlier

« The painstaking art of animation was, after all, the art of perfecting the world. In his cartoons, Walt always made good triumph over evil. This sun was shining. The birds sang (…) It was a world over which Walt Disney exercised total, beneficent control. What if he could do the same thing in real life ? »

Karal Ann Marling [1]

Il semble a priori pour le moins périlleux de penser trouver les prémices d’une ville dans une entreprise aussi frivole qu’un parc d’attractions. Surtout quand celui-ci porte le nom de Disney.
L’homme qui, le 17 juillet 1955, inaugure le premier parc à thèmes de l’histoire (jusqu’alors ces lieux de divertissements  n’étaient peu ou prou qu’une succession de manèges de foire sans grande cohésion d’ensemble), n’a pourtant plus grand-chose à voir avec celui qui co-créa Mickey Mouse trente ans plus tôt. Le soin porté aux circulations et à l’aménagement du parc, la conception et la mise en place de moyens de transports en commun novateurs, cette mise en avant de valeurs traditionnelles teintées pourtant d’une foi en l’avenir et en la technologie si caractéristique des années 60 (Cette époque où l’on envoie des hommes sur la Lune, où la maitrise de l’atome promet monts et merveilles, etc.), tout ceci semble, en filigrane, alimenter une certaine idée de l’organisation en société.

De la Monsanto House of the Future (1957) et de l’utopie d’EPCOT (1966) jusqu’aux projets, réalisés, de la petite communauté urbaine aux tons très pastels de Celebration (1994, Comté d’Osceola, Floride) sans oublier les ambitions urbanistiques de Disney en France avec Val d’Europe, quelle est la volonté, la doctrine de ces projets ? Comment une compagnie qui s’attache à pasticher le monde et l’Histoire depuis plus de 50 ans dans ses nombreux parcs tout autour du monde peut-elle être à même de concevoir de telles entreprises ?

Disney goes full circle : EPCOT

Dans un film réalisé peu de temps avant sa mort fin 1966 (fig 1), Walt Disney présente au public ce qui sera son dernier et sans nul doute son projet le plus important : EPCOT (Experimental Prototype Community of Tomorrow), un dessein de ville pour 20.000 habitants au sud-ouest d’Orlando, en Floride.

Fig 1. Walt Disney’s EPCOT – The Florida Film, Walt Disney Productions, 1966

Le projet s’articule autour d’un plan radial (fig 2), doté d’un centre abritant commerces, services et divertissements, d’une première ceinture d’habitations denses, d’une greenbelt ponctuée d’écoles, d’hôpitaux, de centres sportifs, etc. En périphérie, on retrouve les unités d’habitations individuelles. La logique s’illustre comme tel ; plus on s’éloigne du centre, plus la densité du bâti diminue.

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Fig 2. Plan radial d’EPCOT. Marvin Davis, 1966

Afin d’assurer la cohérence physique entre les différents secteurs, Disney et ses collaborateurs puisent dans dix années d’expérience accumulées avec Disneyland : un monorail assure les communications entre EPCOT et les autres points névralgiques du domaine de Disney World (parcs à thèmes, parcs industriels, aéroport – la totalité du domaine acquis par Walt Disney Productions couvre près de 12.000 hectares) tandis que les communications internes sont assurées par un réseau de PeopleMover ; un système de transports électrique continu développé par WED Entreprises [2] et inauguré pour la première fois à Disneyland en 1967 [3].

Dans le centre-ville (les deux premiers cercles concentriques), les circulations automobiles sont séparées selon leur type (transport de marchandises, voitures individuelles) et reléguées en sous-sol tandis que seuls les véhicules électriques ont le droit de circuler en surface. Au sein de la ceinture extérieure (les zones d’habitations individuelles), la voiture retrouve son droit de cité, mais uniquement dans un but de communication vers l’extérieur. Grâce au réseau de PeopleMover, les résidents sont en effet en mesure de rejoindre le centre-ville et/ou le reste de Disney World en peu de temps.

Au sujet de la configuration de ces maisons individuelles, on possède relativement peu d’informations. Afin de se faire une idée un peu plus précise des intentions de Disney, il faut aller chercher du côté d’un autre projet de la compagnie, contemporain d’EPCOT et qui lui reste intimement lié : Progress City (1967 – 1973) [4]. Ce projet, qui n’était qu’une maquette sponsorisée par General Electric à Disneyland censée promouvoir les bienfaits du « tout-électrique » a pourtant permis à Disney de creuser pour la première fois la question urbaine, et les dessins préparatoires produits pour l’occasion sont autant de précieuses guidelines : Chaque maison possède une double orientation ; côté rue (« côté voiture », pourrait-on dire), et côté communautaire où l’on accède aux espaces récréatifs et surtout aux transports en commun irriguant toute la périphérie (Fig 3). L’innovation toutefois ne se serait pas arrêtée en si bon chemin, comme le suggère un document officiel des Walt Disney Productions, Every element of the home, be it sewage system, [or] kitchen appliances… will serve as a practical proving ground [5]. Une démarche qui n’est pas sans rappeler la Monsanto Home of the Future (1957 – 1967, Disneyland, Californie) ; projet financé par la firme américaine et conçu selon des techniques novatrices (éléments pré-usinés destinés à être produits en masse puis assemblés sur le site) et, surtout, prônant un usage immodéré du plastique dans la vie de tous les jours.

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Fig 3. Progress City. Herbert Ryman, 1966

“Disney wanted to solve everything with the radial idea” [6]

Pourquoi un tel plan ? Ces cercles concentriques rappellent immanquablement les projets de Garden Cities britanniques de la fin du 19ieme siècle, notamment ceux de l’urbaniste Ebenezer Howard (1850 – 1928). Comme pour EPCOT, le diagramme illustrant le projet Social Cities (fig 4) prône un centre relié à sa périphérie par un système de boulevards et de transports ferroviaires efficaces (radial et périphérique). Centre décisionnel, satellites résidentiels ainsi que périphéries industrielles et agricoles cohabitent au sein d’un seul et même système, tandis que les espaces interstitiels restent plantés, aérés.

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Fig 4. Ebenezer Howard’s “Social Cities” Diagram, 1898

Il est intéressant de replonger le mouvement des Garden Cities dans un contexte urbain britannique souvent calamiteux. La question hygiéniste de l’époque laissera pourtant la place quelques décennies plus tard à une autre problématique urbaine, le phénomène du sprawl (étalement) américain, cette vast, undistinguished urban condition, one where we are all in the same matrix of highways, telephones lines and satellite dishes, whether we call it a city or suburb, town or country [7]. Le mouvement néo-urbaniste se définira surtout comme une critique de ce développement chaotique des villes[8], rendu en partie possible par la démocratisation de l’automobile, en prônant la réhabilitation des centres-villes.
Lorsque Walt Disney planifie son parc, au début des années 50, c’est aussi contre cette frénésie urbaine apparemment sans limites. Disneyland sera un lieu où la voiture restera au parking, un lieu tranquille, dédié aux piétons et méticuleusement pensé autour de plusieurs tableaux bucoliques d’une Amérique idéalisée et rassurante. L’historienne de l’art Karal Ann Marling parle même de Disneyland comme d’une critique de Los Angeles et de la cité moderne [9]

Il devient dès lors logique de retrouver ces mêmes prises de positions dans le projet urbain d’EPCOT, où l’on met l’accent sur les transports en commun, en reléguant la voiture à des fonctions annexes (ce qui peut paraitre quelque peu ironique dans la mesure où Disney World, compte tenu de sa localisation au beau milieu des marécages de Floride centrale, n’est accessible qu’en voiture), et, surtout, en insistant sur une volonté de communauté vivant dans un espace planifié, contrôlé de toute part.

Les liens entre le parc à thèmes et ce projet de ville sont évidents, si ce n’est dans l’architecture, dans la manière qu’à Disney de gérer les flux et de narrer l’espace. A Disneyland, le public est guidé depuis l’entrée jusqu’au centre géographique du parc via un axe principal (Main Street, USA), d’où ils peuvent par la suite « rayonner » efficacement dans toutes les zones. Appelé par Disney le Hub and Spoke Layout  (transposition planaire du modèle de la roue), le procédé est encore plus affirmé à EPCOT puisque l’accès visiteur se fait depuis la station de monorail, située en plein cœur de la ville. Les guests (on parle toujours d’invités dans le langage Disney) sont donc directement amenés à déambuler au pied de la tour, dans ces 20 hectares de town center contrôlé et préservé des éléments par un gigantesque dôme artificiel[10] (qui n’est pas sans rappeler ce projet de 1960 de dôme géodésique pour Manhattan, de R. Buckminster Fuller et Shoji Sadao). Enfin, en articulant son projet autour d’un point central, visible de tous, Disney répète inlassablement une organisation spatiale élaborée dans son parc qui veut, en théorie, que le visiteur garde toujours à portée de vue un point de repère fort et rassurant ; le Château de Cendrillon au Royaume Magique, l’hôtel à EPCOT.

Like Disneyland, EPCOT’s town center would be a ‘show’ [11] rappelle Steve Mannheim, et il est intéressant en effet de voir combien ce premier contact avec la ville relève d’une savante mise en scène, dans l’exacte lignée des procédés mis en œuvre dans le parc à thèmes.

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Fig 5. EPCOT Transportation Center, Herbert RYMAN, 1966

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Fig 6. “A World on the Move – The New Tomorrowland”, Disneyland, Herbert RYMAN, 1967

Ces deux illustrations de l’artiste Herbert Ryman en sont symptomatiques. Situé sous la tour, dans un immense hall d’accueil, le Transportation Center (Fig 5) reprend les codes et l’ambiance des fantaisies futuristes de Disneyland, les élancées de Space Mountain (en arrière-plan à gauche, fig. 6) en moins. La symbiose est parfaite et Tomorrowland (un des pays thématique du parc dédié au futur et à la technologie) devient en quelque sorte la vitrine de ce projet urbain ; après un avant-gout de ce « monde en mouvements »[12], chacun est donc invité à être le témoin d’une expérience urbaine grandeur nature, à quelques minutes en monorail au sud du Magic Kingdom : EPCOT.

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Fig 7. EPCOT Shopping District, Herbert RYMAN, 1966

Aux abords de ce saint des saints urbain se trouve un centre commercial conçu pour 20.000 habitants et pour des millions de visiteurs[13]. Préfigurant par son ampleur les mega-malls thématiques[14]  contemporains, cette zone rappelle surtout les nombreuses autres tentatives de Disney de recréer, à travers l’architecture notamment, une expérience immersive totale. L’écorché montre plusieurs ilots percés par d’étroites ruelles piétonnes au milieu d’un tissu coloré et polymorphe (fig 7), en d’autres termes une autre expérience de l’espace, après l’agitation, le verre et l’acier du Transportation Center. Un peu à la manière d’une foire internationale, (Rappelons que les Walt Disney Productions jouèrent un rôle important pendant la New York’s World Fair de 1964-65, en réalisant les pavillons des sociétés Ford, General Electric, Pepsi-Cola, et d’autres[15]), ces différents décors devaient évoquer plusieurs pays du monde en quelques boutiques et restaurants. Ironiquement, ce que deviendra EPCOT vingt ans plus tard  -un parc à thèmes- reprendra ces idées en érigeant autour d’un immense lac plusieurs de ces pavillons internationaux (World Showcase).

« Experimental Prototype Community of Tomorrow »

Walt Disney lui-même envisage EPCOT comme un projet en perpétuelle évolution (Et ce, dans un contexte historique tout aussi bouillonnant et témoin de nombreuses avancées technologiques), dans le film destiné à promouvoir le Florida Project, il évoque une communauté de demain qui ne sera jamais achevée [16]. Son masterplan concentrique (trop ?) parfait pourrait pourtant sembler quelque peu rigide et peu enclin à l’évolution, comme le souligne de façon analogue Steve Mannheim dans son étude,  le problème avec de tel plans est la difficulté, au fil du temps, de contenir la croissance à l’intérieur du périmètre[17]. Il semblerait toutefois que Disney et ses collaborateurs n’aient pas ignoré ce point puisque l’on peut apercevoir, sur certains plans préparatoires, des îlots supplémentaires venus se greffer à l’ossature radiale primaire. En suivant ce schéma, la ville peut a priori se développer à l’infini, en ajoutant autant de cercles concentriques que nécessaire.

Tous ces points n’ont pourtant jamais dépassé le stade de la planche à dessin et n’ont, à ce titre, qu’une importance relative. S’en contenter serait sans doute une erreur. Dix ans plus tôt, Disneyland nait de la volonté de son créateur de bâtir quelque chose de tangible et réel, quelque chose de parfait, un lieu où rien n’irait jamais de travers[18]. A la différence des longs-métrages produits par son studio pourtant, le parc lui ne serait jamais achevé, Disney pourrait le peaufiner, le remodeler comme un morceau de terre glaise [19].

La perfection dans l’évolutivité ? Cette dualité -qui peut sembler contradictoire (ou bien franchement en avance sur son temps)- restera pourtant une des lignes de conduite majeures durant la conception, la construction, puis l’évolution du parc (et d’une bonne partie des projets de la compagnie, après la mort de son fondateur). Un certain nombre d’attractions par exemple sont abritées dans ce qui s’avère n’être qu’une enveloppe préfabriquée, dénuée semble-t-il de tout caractère, dans une économie de moyens et d’esthétisme qui permet pourtant en définitive, comme le relève l’architecte Robert Venturi, de redécorer l’ensemble à loisir [20]. Ainsi, depuis 1955, le décorum, le programme  assigné à ces bâtiments n’aura eu de cesse de changer, pas son enveloppe (fig 8).

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Fig 8.Comparatif 1955 – 2007 / Tomorrowland : Un demi-siècle de bouleversements technologiques n’aura pas eu raison de ces deux constructions

Ironie du sort, c’est ce stratagème qui aura permis aux imagineers de modifier un Tomorrowland constamment en proie à l’obsolescence face à la rapidité des progrès technologiques de son époque. EPCOT lavera l’affront et s’émancipera de cette frustration permanente en tirant pleinement partie des progrès technologiques de son temps. Mieux, elle en sera l’origine. Comme le fait remarquer Viva Paci[21], ce laboratoire urbain se distingue de l’utopie en ce sens qu’il n’est pas présenté comme une fin en soi, bien au contraire, mais comme un lieu en perpétuelle évolution, perfectible au même rythme que la technologie.

Pyjama

Dans un échange avec Walt Disney, un de ses conseillers, Ray Watson, soulève non sans humour,  Vous n’allez pas sortir de chez vous pour aller chercher le lait en pyjama. Il va falloir vous habiller et mettre une cravate, car les gens qui vivent ici font partie d’une exposition, exactement comme vos cast members le sont [22] [à Disneyland – il s’agit donc des employés en relation directe avec le public, tous vêtus de façon à correspondre au décor dans lequel ils opèrent].

Ces incessants allers et retours entre le projet urbain et le parc d’attractions posèrent en effet rapidement la question de la limite entre la sphère privée et le show, car si la majorité des visiteurs extérieurs devaient se concentrer dans le centre ville, il est évident que l’aspect vitrine et expérimental des habitations, voire tout simplement l’opportunité de faire un tour en PeopleMover aurait attiré son lot de curieux jusque dans la périphérie de la ville. Disney mourut trop tôt (le 15 décembre 1966), et avec lui ses ambitions urbaines, pour donner l’opportunité à ses collaborateurs de résoudre ce challenge[23].

La Disneyville postmoderne

En Juin 1996 -30 ans après la mort de Walt Disney- la ville de Celebration, au sud de Walt Disney World en Floride, accueille ses premiers résidents. A première vue, Celebration ne partage rien ou presque de l’utopie urbaine de Disney. L’aspect spectaculaire (Ce désir d’avenir emblématique, voire plus concrètement la tour, le dôme de verre ou les transports en commun) que revêtait immanquablement EPCOT fait ici place à une petite ville censée refléter le « bon vieux temps »[24], puisant son vocabulaire architectural dans une variété de style néo aux appellations pastels et chaleureuses : Colonial Revival, Classical, French Country, Coastal Mediterranean, Victorian[25].

Effectivement, comme le précise l’ancien président de la Disney Developement Company Peter Rummell, l’ambiance à Celebration semble plus proche de Main Street que de Future World [26]. D’une communauté de demain, Disney s’enorgueillit maintenant de bâtir une cité ancienne de naissance [27] , et confie son plan de masses à quelques grands noms de l’architecture américaine ; Robert A.M. Stern, Charles Gwathemy, Robert Siegel, Andres Duany, Charles Moore, Elizabeth Plater-Zyberk et l’agence Skidmore, Owings & Merrill (C’est finalement les équipes Cooper, Robertson & Partners et Robert A.M. Stern qui concevront ce plan).

A la différence d’EPCOT qui reposait essentiellement sur une séparation claire des activités (zoning), Celebration affirme une certaine mixité des usages (le centre-ville mêle commerces et logements), des densités, mais aussi des tarifs pratiqués. Autre différence fondamentale entre les deux projets ; l’accession à la propriété est fortement encouragé à Celebration[28], tandis que cela restait impossible dans le projet originel de Walt Disney.

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Fig 9. Celebration, Quartier central. Google Earth

Au contraire de nombreuses banlieues nord-américaines victimes du sprawl, où les rues semblent se prolonger jusqu’à l’infini, la méthode néo-urbaniste consiste à généreusement user de la courbe et du cul-de-sac afin d’éviter cette impression de corridor sans fin (fig 9). Dès lors, l’accent peut-être porté ailleurs, sur des parcs ou des points d’eau, figure récurrente du plan de masses néo-urbaniste.

Cette courbe a priori anodine rompt pourtant avec une certaine tradition de la grille orthogonale si fortement ancrée dans l’expérience urbaine américaine (cet idéal démocratique jeffersonien qui subdivise le territoire en parcelles parfaitement égales, sans hiérarchie aucune). On pourrait ainsi croire que le plan de Celebration, plutôt que de naître d’un maillage si abstrait qu’il en oublie nécessairement le territoire qu’il traverse, s’accorde à lui. Il n’en n’est rien, puisque la quasi-totalité de ce paysage demeure artificielle et façonnée par la main de l’homme (30 ans avant, Disney ne se contentait déjà plus de créer de toute pièces les « paysages » de son parc, le Seven Seas Lagoon qui jouxte le Magic Kingdom de Floride est lui aussi artificiel[29], creusé par les remblais nécessaire à la construction du complexe, à la fin des années 60), allant même jusqu’à ne procurer, selon Paul Ardenne, qu’une  exacte sensation d’environnement [30].

D’une cité en mouvements souhaitée par Walt Disney, striée par un réseau de transports en commun électrique multiple, force est de constater que Celebration s’apparente surtout à une ville immobile. Ce point, que partage Paul Ardenne quand il souligne combien la vitesse (…) prend ici des airs d’ennemie vaincue [31], semble trahir une ville figée dans un passé suranné, comme un contre-pied assumé à l’économie urbaine américaine de tradition, celle de la Roaring City, de la cité qui bouge, fait du bruit et pollue [32]. Pour Walt Disney, une des premières prérogatives quant au choix du site de son futur monde (Disney World) était d’avoir de l’espace, beaucoup d’espace, afin de ne pas répéter les erreurs commises en Californie qui avaient vu naitre, peu de temps après l’ouverture du parc en 1955, un véritable étau de motels de pacotille et de fast-foods [33] autour du site, brisant l’expérience totale voulue par Disney.

Cette bénédiction de l’espace [34] fut un des points clefs de la conception de Celebration, et les 2000 hectares de green belt qui la bordent renforcent encore un peu plus ce sentiment de réclusion et de déconnexion. Celebration n’a quoi qu’il en soit plus rien à voir avec le monde extérieur, elle l’affirme même, jusque dans ses panneaux publicitaires au bord de l’autoroute, The Destination your Soul has been searching  for [35] : un ultime refuge pour âme urbaine en peine, en quête d’une ville au parfum quasi-messianique, bien loin des affres et des affaires du monde extérieur.

Un Royaume Magique en Terre Briarde.

Cet exemple ne constitue pas la seule ambition urbaine à s’être concrétisée sous l’égide de la société (ambition immobilière serait peut-être mieux employé tant Disney n’est plus celui qui bâtit -d’autres architectes s’en chargent pour son compte- mais celui qui se contente d’ordonner, selon les deux sens du terme).

Quelques années plus tôt en effet, lorsque Michael Eisner, alors président-directeur général de la Walt Disney Company, signe en mars 1987 à l’hôtel Matignon la Convention pour la Création et l’Exploitation d’EuroDisneyland en France, il ne se contente pas de donner naissance à un nouveau parc à thèmes, mais à toute une opération immobilière. Le projet constitue un partenariat public/privé relativement inédit, dans la mesure où l’aménagement du secteur IV de Marne-la-Vallée reste antérieur à la convention de 1987. En substance, Disney reprend le projet là où les pouvoirs publics l’ont laissé[36]

Val d’Europe est géographiquement situé dans l’immense boulevard circulaire qui abrite la majeure partie des 1943 hectares alloués à Disney en Seine-et-Marne. A la différence d’EPCOT qui fut pensée sur des terres quasi-vierges, vu d’avion en France, le paysage demeure impressionnant tant ce cercle, figure géométrique parfaite, semble magistralement faire abstraction du tissu urbain qui l’entoure (fig 10).

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Fig 10. Disneyland Resort Paris. Google Earth

Ce constat soulève d’ailleurs un point intéressant, récurrent dans les desseins bâtisseurs de la compagnie : ce souhait d’ériger ex-nihilo, de s’affranchir du présent afin d’être à même de concevoir et maitriser le projet dans sa totalité. Walt Disney l’affirmait lui-même, en évoquant EPCOT : We think the need is for starting from scratch on virgin land, and build a special kind of new community [37], ce qui fut d’ailleurs le cas des années plus tard en érigeant Celebration sur une parcelle de terre déserte. Ce n’était bien sur pas le cas en France où de nombreux villages ainsi que des exploitations agricoles préexistaient l’implantation du complexe. Qu’à cela ne tienne, selon Hacène Belmessous, En recourant à des références épurées de toute notion historique et politique, en ignorant toute référence aux réalités sociales, [Disney] veut inscrire le Val d’Europe dans un univers extraterritorial. [Ce] n’est pas un pôle d’équilibre de la région parisienne. Domestiqué par la multinationale du loisir, il s’enracine dans une autre histoire collective, celle de la Walt Disney Company [38].

Sur le terrain, l’architecture des lieux donne dans le symbole, en s’inspirant délibérément du vocabulaire formel de l’immeuble haussmannien, notamment. Ces codes très francisés (selon des raccourcis architecturaux somme toute typiquement « Disney ») vont de pair avec une organisation spatiale qui, pour le coup, rappelle un peu le plan de Celebration : courbes, lacs artificiels, végétation omniprésente et, disséminées ça et là, des places qui, en produisant de la centralité urbaine, font immanquablement écho aux préceptes néo-urbanistes (fig 11). Pourtant, là où en Floride le plan respectait une certaine densité « classique » du bâti (gabarit du tissu de plus en plus volumineux et dense à mesure que l’on approche du centre), l’impression est ici assez troublante lorsque l’on voit des immeubles de 4 ou 5 étages jouxtaient des terrains déserts. Comme si tout avait déjà été planifié, comme si, de toute façon, d’autres immeubles haussmanniens sortiraient bientôt de terre sur la parcelle voisine.

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Fig 11. Val d’Europe.Disneyland Paris Imagineering, Avril 2003

Ces deux exemples récents semblent a priori faire pâle figure en comparaison de l’avant-gardisme assumé de cet Experimental Prototype Community of Tomorrow. Il serait toutefois sans doute un peu trop facile d’opposer de manière manichéenne ces deux approches puisque EPCOT, tel qu’il était souhaité par Walt Disney n’a jamais vu (et ne verra jamais) le jour. Emporté par la maladie, son créateur a laissé derrière lui un projet encore balbutiant, aux mille et une questions restées en suspens.

L’intérêt réside peut-être ailleurs en définitive, dans une continuité plus que dans une quelconque finalité, car EPCOT -tout comme Disneyland avant lui- n’est ni un hasard, ni une lubie, mais s’inscrit bel et bien dans un contexte historique et un cheminement logique. En ce sens, et comme le dirait Michel Foucault, il est un lieu précis, et réel. Un lieu qu’on peut situer sur une carte, des utopies qui ont un temps déterminé, un temps qu’on peut fixer et mesurer, selon le calendrier de tous les jours [39].

BIBLIOGRAPHIE

ARDENNE, Paul, Terre habitée, Humain et urbain à l’ère de la mondialisation, Paris, Archibooks, 2005.
BELMESSOUS, Hacène, Le nouveau bonheur français ou le monde selon Disney, Nantes, L’Atalante, 2009.
DUNLOP, Beth, Building a Dream, the Art of Disney Architecture, New York, Harry N. Abrams, Inc. 1996
DUTTON, John A, New American Urbanism : re-forming the suburban metropolis, Milan, Skira Architecture Library, 2000.
IMAGINEERS, The, Walt Disney Imagineering – A behind the Dreams look at Making the Magic Real, New York, Disney Editions, 1996
KURTTI, Jeff, Since the World Began, New York, Hyperion, 1996.
MANNHEIM, Steve, Walt Disney and the Quest for Community, Aldershot, Ashgate, 2002.
MARLING, Karal Ann, Designing Disney’s Theme Parks, The Architecture of Reassurance, Paris, Flammarion, 1998
MORE, Thomas, Utopia, Penguin Classics, 2003 (1516)
PACI, Viva, “I have seen the future. Projection sur la ville” in PERRATON, Charles (dir.), PAQUETTE, Étienne (dir.), BARRETTE, Pierre (dir.), Cahiers du GERSE, n° 6, « Un monde merveilleux… Dispositifs, hétérotopies et représentations chez Disney », 2004
ROFFAT, Sébastien, Disney et la France – Les vingt ans d’Euro Disneyland, Paris, l’Harmattan, 2007.
SMITH, Dave (dir), Walt Disney : Famous quotes, Lake Buena Vista, The Walt Disney Company, 1994.


[1] MARLING, Karal Ann, In Designing Disney’s Theme Parks, The Architecture of Reassurance, Paris, Flammarion, 1998, p 33 (retour au texte)
[2] Walter Elias Disney Entreprises, corps créatif de la compagnie, devenu depuis  Walt Disney Imagineering. (retour au texte)
[3] KURTTI, Jeff, in Since the World Began, New York, Hyperion, 1996, p73
[4] MANNHEIM, Steve, in Walt Disney and the Quest for Community, Aldershot, Ashgate, 2002, p 12
[5] Walt Disney Productions, “Project Florida / A Whole New Disney World” p 15-16, cite par MANNHEIM, Steve, in Walt Disney and the Quest for Community, Aldershot, Ashgate, 2002, p 47
[6] Ward Kimball, cité par MANNHEIM, Steve, in Walt Disney and the Quest for Community, Aldershot, Ashgate, 2002, p 14
[7] GASTIL, Raymond, New American Urbanism : re-forming the suburban metropolis, DUTTON, John A, Milan, Skira Architecture Library, 2000, p 9
[8] idem, p 220
[9] MARLING, Karal Ann, In Designing Disney’s Theme Parks, The Architecture of Reassurance, Paris, Flammarion, 1998, p 143.
[10] MANNHEIM, Steve, in Walt Disney and the Quest for Community, Aldershot, Ashgate, 2002, p 8
[11] Idem
[12] IMAGINEERS, The, in Walt Disney Imagineering – A behind the Dreams look at Making the Magic Real, New York, Disney Editions, 1996, p 54
[13] MANNHEIM, Steve, in Walt Disney and the Quest for Community, Aldershot, Ashgate, 2002, p 8
[14] Idem
[15] Ibid, p XV
[16] DISNEY, Walt, in “Florida Film”, Walt Disney Productions, 1966.
[17] MANNHEIM, Steve, in Walt Disney and the Quest for Community, Aldershot, Ashgate, 2002, p 11
[18] MARLING, Karal Ann, in Designing Disney’s Theme Parks, The Architecture of Reassurance, Paris, Flammarion, 1998, p 35.
[19] Walt Disney, cité par SMITH, Dave (dir), in Walt Disney : Famous quotes, Lake Buena Vista, The Walt Disney Company, 1994, p 33.
[20] Cité dans MARLING, Karal Ann, in Designing Disney’s Theme Parks, The Architecture of Reassurance, Paris, Flammarion, 1998, p 144
[21] PACI, Viva, “I have seen the future. Projection sur la ville” in PERRATON, Charles (dir.), PAQUETTE, Étienne (dir.), BARRETTE, Pierre (dir.), Cahiers du GERSE, n° 6, « Un monde merveilleux… Dispositifs, hétérotopies et représentations chez Disney », 2004, p. 131
[22] MANNHEIM, Steve, in Walt Disney and the Quest for Community, Aldershot, Ashgate, 2002, p 9
[23] Idem
[24] GASTIL, Raymond, in New American Urbanism : re-forming the suburban metropolis, DUTTON, John A (dir), Milan, Skira Architecture Library, 2000, p 9
[25] MANNHEIM, Steve, in Walt Disney and the Quest for Community, Aldershot, Ashgate, 2002, p 136
[26] SCHMITZ, Adrienne & BOOKOUT, Lloyd W. in Trends and Innovations in Master-Planned Communities, Washington DC, Urban Land Institute, 1998, p 144 – Cité par MANNHEIM, Steve, in Walt Disney and the Quest for Community, Aldershot, Ashgate, 2002, p 135
[27] ARDENNE, Paul, in Terre habitée, Humain et urbain à l’ère de la mondialisation, Paris, Archibooks, 2005, p 87
[28] ROFFAT, Sébastien, in Disney et la France – Les vingt ans d’Euro Disneyland, Paris, l’Harmattan, 2007, p 309
[29] KURTTI, Jeff, in Since the World Began, New York, Hyperion, 1996, p26
[30] ARDENNE, Paul, in Terre habitée, Humain et urbain à l’ère de la mondialisation, Paris, Archibooks, 2005, p 90
[31] Idem, p 89
[32] Ibid.
[33] DUNLOP, Beth, Building a Dream, the Art of Disney Architecture, New York, Harry N. Abrams, Inc. 1996, p 45
[34] DISNEY, Walt, in “Florida Film”, Walt Disney Productions, 1966.
[35] Cité par ARDENNE, Paul, in Terre habitée, Humain et urbain à l’ère de la mondialisation, Paris, Archibooks, 2005, p 86
[36] BELMESSOUS, Hacène, Le nouveau bonheur français ou le monde selon Disney, Nantes, L’Atalante, 2009, p 27
[37] DISNEY, Walt, in “Florida Film”, Walt Disney Productions, 1966.
[38] BELMESSOUS, Hacène, Le nouveau bonheur français ou le monde selon Disney, Nantes, L’Atalante, 2009, p 35
[39] FOUCAULT, Michel « Les contre espaces, lieux réels hors de tous lieux » in Utopies et hétérotopies – Récits Philosophiques, CD, 2004.

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Une réflexion sur “From a theme park to a City

  1. J’ai eu l’occasion de fréquenter durant mon DSA une architecte polonaise venu exercer pour le développement des emprises Disney à Marne la Vallée. Ce qui l’étonnait le plus, outre la facilité parfois un peu dérangeante avec laquelle se montaient et se lançaient l’ensemble des projets, l’influence puissante de cogédim et la réserve quasi permanente de terrains à construire, c’était le paternalisme des équipes Disney. Elle parlait de son travail comme celui d’une grande famille, qui bossait main dans la pain avec grand bonheur. Et elle ne semblait pas avoir l’opportunité de prendre suffisamment de distance pour pouvoir critiquer ses anciens travaux, ni pour remettre en question les modèles déroulés.

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